Comment j’ai changé d’avis à propos de la fessée

J’ai 25 ans. Avec l’amoureux, on vient de passer le cap très discret de « si on a des enfants ensemble un jour » à « quand on aura des enfants ensemble ». Je ne sais plus vraiment pourquoi, on parle de fessées : « Bah, je sais pas, personnellement, j’en ai eues et j’en suis pas morte… » lui dis-je, sans aucun recul ou réflexion sur le sujet. Lui, en revanche, trouve l’idée choquante. Je suis très surprise : c’est la première fois que je réalise que la fessée n’est pas un geste normal dans toutes les familles.

J’ai 28 ans. Je suis enceinte et je lis mon premier livre « de parentalité » : Pour une enfance heureuse, de Catherine Gueguen. « Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau » dit le sous-titre : neurosciences, bienveillance… Paf, je rentre ainsi directement dans le sujet ! Je prends conscience que je ne sais pas grand chose sur les enfants (ça promet…) Mais surtout c’est ma première invitation à la rétrospective : moi-même j’ai subi des violences éducatives ordinaires, mais au fait, comment je me sens avec ça ?

Où l’on revient en arrière de quelques années

J’ai huit ans. Je me cache dans le jardin pour pleurer : mon petit frère vient de « s’en prendre une » par mon Papy, et ça me brise le cœur. Je vis mal les fessées, qu’elles soient pour moi ou mes frères et soeurs. Ce n’est pas la douleur physique qui me fait pleurer (elle n’était même pas pour moi cette raclée), mais la violence du geste et ce sentiment de ne plus être aimée.

J’ai dix ans. Mon petit frère vient de s’en prendre une (décidément…). Comme d’habitude, je déteste la scène. Cette fois-là, je n’en dors pas, je retourne la scène sans arrêt dans mon cerveau. « C’est pas juste » tourne en boucle dans ma tête. Soudainement, une constatation me frappe. Il y a quelque chose que je ne comprends pas, alors je vais réveiller mes parents pour leur poser la question qui m’empêche de dormir : « Papa, Maman, pourquoi vous vous avez le droit nous taper, mais nous on a pas le droit d’utiliser la violence ? »

J’ai 14 ans. Je viens de le faire engueuler par mon père un peu plus tôt dans l’après-midi. Je suis malheureuse, j’ai le cœur lourd et j’ai besoin de me sentir aimée. Évidemment, à cet âge là « Papa, est-ce que tu peux me prendre dans tes bras ? » ne fait pas partie de mon vocabulaire. Alors quand je l’entends monter vers ma chambre, je commence à faire semblant de pleurer : je me dis qu’il aura envie de me consoler et qu’il me fera un câlin. Erreur stratégique « Mais c’est pas possible ça, ça fait une heure que t’es en train de pleurer ?! » s’énerve-t-il en m’attrapant brutalement.

Où l’on revient en avant, aujourd’hui

J’ai 31 ans. Ces flashbacks ne sont pas agréables à raconter, ils étaient d’ailleurs bien enfouis et j’ai dû longuement réfléchir pour mettre la main sur les émotions que j’ai ressenties à chaque fois. Et puis surtout, j’ai longuement hésité avant de les partager : quelle image je donne de mes parents ?! Heureusement, ces moments ne résument pas mon enfance, loin de là. Je ne juge absolument pas mes parents, qui ont fait du mieux qu’ils ont pu, avec les moyens et leurs connaissances dont ils disposaient. Mais quelle ambivalence d’être intimement convaincue que mes parents feraient tout pour moi (et ils me l’ont prouvé à de nombreuses reprises) tout en ayant ces récits dans un coin de ma tête…

Mais je crois que faire cet exercice de me remémorer ces moments, et de comment je les ai vécus, est salutaire pour moi. Cela me permet de mieux comprendre ma famille : d’où je viens, et quels schémas j’ai pu intégrer en moi (pour mieux les rompre). Je trouve par exemple frappant de voir que les épisodes qui m’ont le plus marquée concernent mon père et son père. Je suis intimement convaincue que la colère de mon père de me voir pleurer « comme un bébé » à 14 ans était en partie dirigée contre lui-même, mais qu’il ne connaissait aucun autre moyen de l’exprimer. Comment aurait-il pu, si personne ne lui a jamais montré qu’on pouvait faire autrement ?

Cet exercice de rétrospective m’a permis de comprendre à quel point la fessée enferme dans la violence et elle empêche de s’exprimer autrement. Et, contrairement à l’époque de mes parents, les choses ont changé :

  • De nombreux professionnels se sont exprimés sur le sujet et que l’on sait que c’est nocif, délétère et inutile. 
  • J’ai les moyens de trouver d’autres ressources pour fonctionner autrement. Dans ce cadre là, j’ai beaucoup aimé Il n’y a pas de parent parfait, d’Isabelle Filliozat.

La manière dont nous éduquons nos enfants est le résultat de notre histoire personnelle. Pourquoi tant de passions se déchaînent lorsqu’il est question d’éducation ? Parce qu’au-delà des théories il y a notre inconscient. Nos blessures, notre histoire. Nous aimerions ne trouver en nous, pour nos enfants, qu’amour et tendresse. Ce n’est pas si simple. L’objet de cette passionnante enquête d’Isabelle Filliozat est de mieux comprendre ce qui se joue en nous lorsque nous hurlons contre Paul ou nous trouvons incapable de dire non à Julie.
Elle propose des pistes et des exercices pratiques pour ne plus se sentir coupable de ne pas y arriver… Afin de retrouver la liberté d’être le parent que nous désirons être.

Où l’on a hâte que ça soit interdit par la loi

Et puis, mon éveil féministe a apporté une autre grille de lecture à ces violences éducatives ordinaires. À une époque (je parle de 2017, pas d’il y a 20 ans) où une femme meurt tous les trois jours à la suite de coups par leur partenaire ou ex-partenaire, je trouve aberrant le message que la fessée transmet. Donner une fessée, c’est dire « Je te tape, mais c’est pour ton bien. » C’est dire aussi « Je t’aime, donc j’ai le droit de lever la main sur toi. » J’aurais peut-être une fille un jour, je ne veux pas qu’elle grandisse en pensant que recevoir des coups d’un proche est normal (70% des violences faites aux femmes sont le fait du partenaire). J’ai un fils, et je ne veux pas qu’il se sente légitime à frapper un jour sa ou son conjoint·e ou ses enfants.

Alors, forcément, je suis impatiente que le projet de loi visant à interdire les violences éducatives ordinaires soit examiné à nouveau la semaine prochaine, presque à temps pour la Journée Internationale des droits des enfants qui a eu lieu hier ; presque en même temps que nos voisins européens (nan, je déconne, c’est en vigueur en Allemagne depuis 2000 et les pays nordiques dès la fin des années 1970…). Même si ensuite, il y aura un long travail d’accompagnement, et de formations, auprès des professionnels, des déjà-parents, et des futurs parents… et ça, ça va être un travail dans la durée !

7 réflexions sur “Comment j’ai changé d’avis à propos de la fessée

  1. Cécile dit :

    Moi aussi j’ai hâte que cette loi passe (si elle passe un jour) ne serait-ce que pour la symbolique forte. Car soyons honnêtes, si la fessée devient officiellement interdite et que la loi prévoit éventuellement des sanctions pour les contrevenants, ce ne sont pas de jeunes enfants (voire même des bébés) qui vont aller porter plainte. Même topo pour les autres visages de la VEO… :/

    Aimé par 1 personne

    • chutmamanlit dit :

      La loi ne sera qu’une première étape mais il faudra beaucoup plus effectivement pour changer les choses : de la pédagogie et de la formation, de la bienveillance pour les parents qui ne conçoivent pas une autre manière de fonctionner car c’est tout ce qu’il connaisse, et j’en passe.

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  2. blog2mamans dit :

    Ton témoignage était très touchant ❤
    Je partage évidemment totalement ton point de vue actuel sur les VEO, et je souhaite aussi sur le projet de loi aboutisse.
    Lorsque tu dis : « Papa, Maman, pourquoi vous vous avez le droit nous taper, mais nous on a pas le droit d’utiliser la violence ? », pour moi c'est la phrase qui éclaire tout, explique tout sur la différence, l'inégalité entre adulte et enfant. Et c'est cette inégalité qui permet à tant de personnes de dire " c'est pour leur bien, on doit les punir, on doit sévir etc ".

    Aimé par 1 personne

  3. Claire dit :

    Ton témoignage me parle. J’ai également reçu des fessées, globalement je n l’ai pas mal vécu car à chaque fois mes parents étaient à bout et n’avais pas trouvé d’autres solutions. Et puis l’époque n’était pas la même. A coté de ça nous étions écouté et considéré et c’est que qui m’a aidé à avoir aujourd’hui confiance en moi.
    Effectivement, le projet de loi est une étape. J’espère que l’accompagnement ensuite sera à la hauteur.

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